Quand la polémique sur le burkini jette le voile sur les questions de laïcité et d’identité

La récente polémique sur le « burkini » et les arrêtés l’interdisant sur certaines plages de France illustre les dérives et les graines de violence potentielle engendrées par les ambigüités – qui confinent à l’incohérence – de la laïcité « à la française », comme je l’avais écrit il y a plus de six ans dans « Laïcité, laïcités … ou pas … ».

Notons tout d’abord que ces arrêtés ne visent pas spécifiquement le burkini mais interdisent les plages concernées à toute personne ne portant pas une tenue « respectueuse [] de la laïcité ». Dès lors, la question se pose de ce qu’est une tenue « respectueuse de la laïcité » sur une plage – et donc de ce qu’est supposé signifier cette laïcité.

Or il est affirmé par les mairies concernées qu’il « ne s’agit pas d’interdire le port de signes religieux à la plage »[i]. Ces mairies ne se revendiquent donc pas d’une acception athée d’une laïcité qui interdirait toute expression religieuse dans l’espace publique.

Si la laïcité est à prendre comme neutralité de l’état vis-à-vis des religions, elle ne contraint que l’Etat à la neutralité. Toutes les tenues vestimentaires des simples citoyens – qui ne représentent pas l’état – sont « respectueuses de la laïcité ». Le burkini comme le voile ou tout autre signe religieux devrait en effet être autorisé dans une France qui affirme « respecter toutes les croyances » (dans sa Constitution) et garantir « la liberté de manifester sa religion individuellement ou collectivement, en public ou en privé » (« Convention de sauvegarde des Droits de l’Homme et des Libertés fondamentales » ).

Situation ubuesque, le Tribunal Administratif de Nice, appelé à statuer sur cette obligation de tenue « respectueuse de la laïcité », s’érige en docteur de la religion en statuant des « formes appropriées » d’exprimer ses convictions religieuses. Comme l’indique Stéphanie Hennette-Vauchez, professeure de droit public à l’université Paris-Ouest-Nanterre et directrice du Centre d’études et de recherches sur les droits fondamentaux (Crédof), « cela signifie qu’il revient aux autorités administratives, sous le contrôle du juge, d’apprécier si la manière dont on exprime ses convictions religieuses correspond à des « formes appropriées » »[ii].  Au temps pour la laïcité définie comme séparation de l’Eglise et de l’Etat …

Le prétexte de la laïcité ne pouvant servir de fondement aux arrêtés, les partisans de l’interdiction invoquent le risque de trouble à l’ordre public. Sauf qu’un éventuel trouble serait le fait d’individus qui agresseraient illégalement des personnes en raison de leur religion. Les arrêtés partiraient donc du principe que c’est aux victimes potentielles de se cacher pour ne pas provoquer les agresseurs. Or c’est précisément l’inversion de responsabilité qui est reprochée aux tenants du burkini qui cacherait la femme – potentielle victime – aux hommes lubriques qui risqueraient de l’agresser. Autrement dit, pour rester cohérent dans la démarche, si on interdit le burkini pour risque de trouble à l’ordre publique, il faudrait imposer la burka pour risque de viol.

Il est donc manifeste que ces arrêtés , qui prétendent faire respecter la laïcité, la transgressent au contraire et qu’invoquer le risque de trouble à l’ordre publique constitue une inversion de responsabilité. Ces arrêtés sont donc contraires au droit comme l’a finalement indiqué le Conseil d’Etat qui relève que l’interdiction « a ainsi porté une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales que sont la liberté d’aller et venir, la liberté de conscience et la liberté personnelle ».

En droit, dans l’état actuel de la Constitution et des lois françaises, ces vêtements sont donc licites et ne sauraient être interdits.

Est-ce cependant à dire qu’il faut approuver le burkini et autres tenues islamiques ?

Les problèmes soulevés par ces tenues sont en effet de deux ordres qui ne peuvent pas relever de la législation actuelle.

Le premier de ces problèmes est d’ordre identitaire. Ces vêtements islamiques interpellent non pour leur forme ou la quantité de corps couverte, mais pour leur ‘altérité à la culture occidentale, voire à leur opposition au catholicisme culturel français. Comme analysé justement sur Causeur, cette affaire relève d’une opposition « costume contre coutume »[iii] dans laquelle  » le burkini n’est pas un fait en soi : le burkini n’est que l’appendice d’un phénomène bien plus gigantesque ». Ce n’est que le dernier avatar – à chaque fois plus aigu et plus tendu – d’une affirmation ostensible d’une identité islamique. Or, si la France peut se montrer tolérante et ouverte face à une altérité – même hostile – quand elle est marginale, elle se retrouve exposée aux limites de sa tolérance quand cette altérité touche une proportion plus importante de sa population. Passé un certain stade, cette altérité, en expansion et fortement revendiquée, pourrait légitimement demandé à être reconnue comme norme à défaut d’une affirmation inverse explicite. Ainsi, en l’absence de l’affirmation de l’identité catholique de la France, les jours fériés catholiques peuvent  déjà être remplacés par des jours fériés musulmans dans des territoires d’outre-mer à majorité musulmane.

Le second aspect qui pose problème est la réciprocité. En effet, les partisans du burkini revendiquent le droit de porter un vêtement islamique au nom de la liberté et de la laïcité que l’islamisme rejette là où il domine. Ainsi, quand bien même un changement culturel serait acceptable (voire naturel) en terme de laïcité, se pose la question de la liberté de ne pas porter de burkini. Dit autrement, doit-on protéger la liberté des adversaires de la liberté ?

On peut donc légitimement être opposé à l’expansion du burkini ou d’autres manifestations de la montée de l’islamisme, il n’en demeure pas moins que cette opposition n’a actuellement pas de fondement légal.

L’alternative à l’acceptation légale de cette montée de l’islamisme serait un changement radical des principes légaux et constitutionnels, à savoir la fin du principe de laïcité comme fondement de notre République et l’affirmation d’une culture catholique normative. La posture hypocrite actuelle d’égalité théorique mâtinée de discrimination religieuse dans les faits est utilisée par des islamistes qui réclament une mise en pratique de la neutralité laïque par l’acceptation et le développement de leurs pratiques au même niveau que les traditions catholiques. Répondre à l’islamisme en prétendant lutter contre le communautarisme est tout autant voué à l’échec que l’appel à la laïcité car les islamistes ne revendiquent pas une exception ou une séparation religieuse (le mot « communautarisme » n’a d’ailleurs aucun sens en dehors de la condamnation exprimée par celui qui le prononce) : ils s’affichent au contraire comme les défenseurs de l’égalité et d’une laïcité réelle actuellement bafouée. A l’inverse, limiter l’expansion de l’islamisme consisterait à affirmer et revendiquer une inégalité culturelle justifiant un statut de minorité à ce qui ne relève pas de la culture catholique. Cela déplacerait le curseur de l’égalité à la tolérance – et mettrait en cohérence la théorie législative et la réalité. Le développement des pratiques islamiques pourraient se voir limité au nom de la non-conformité à la norme catholique. Cela institutionnaliserait l’Islam en tant que religion minoritaire – ce que les islamistes refusent précisément.

Un tel bouleversement présenterait toutefois plusieurs difficultés et défauts qui en feraient un remède potentiellement aussi néfaste que le mal qu’il contrerait. En effet, il faut tout d’abord reconnaître que les Français sont très largement attachés au principe de laïcité – quand bien même ils ne partagent pas la même définition de ce mot et se revendiquent de l’une ou l’autre des acceptions antinomiques du terme. Une remise en question de la laïcité serait confrontée à une opposition quasi globale de la société française. Cette opposition serait encore plus vigoureuse et potentiellement virulente de la part des Français dont la religion n’est pas chrétienne et qui ne se revendiquent pas de la culture catholique. On peut en particulier s’attendre à une opposition forte de la part de Français musulmans qui estimeraient à juste titre être visés par cette mesure, et se verraient relégués à une minorité tout juste tolérée. Le risque serait en effet que le niveau de tolérance soit porté à un minimum confinant à la persécution. Mettre fin au principe de laïcité, c’est effectivement détruire la digue protégeant la société de ses démons intolérants et haineux. C’est allumer un feu comme contre-feu à l’islamisme – mais ce feu peut se retourner et se révéler tout aussi dangereux. Les excès de ce changement de paradigme pourraient toucher non seulement les minorités religieuses mais pourraient s’en prendre également les lois non conformes au strict catholicisme : IVG, divorce, contraception… Quels garde-fous pourraient alors remplacer la laïcité ?

Pourrait-on alors envisager un catholicisme culturel revendiqué flanqué d’une tolérance et d’une protection des minorités et doublé d’un séparation maintenue entre Eglise et Etat ? La voie est effectivement étroite entre une laïcité impuissante face à l’islamisme et un catholicisme d’état pouvant dériver en totalitarisme religieux. Et les débats pour arriver au juste équilibre seraient indubitablement houleux.

Mais tant que le sujet n’aura pas été pris à la source, tant qu’on se contentera de digresser sur le symptôme en évitant de comprendre la racine, tant qu’on chérira les causes dont on dénonce les effets, les polémiques se reproduiront de manière toujours plus violentes et aboutiront à l’un où l’autre des extrêmes néfastes de l’alternative

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[i] http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/08/11/le-maire-de-cannes-interdit-les-vetements-religieux-a-la-plage_4981587_3224.html

 

[ii] http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/08/24/arrete-anti-burkini-ce-jugement-menace-la-liberte-de-tous_4987372_3224.html#wjiuTKsGMHqdez4u.99

 

[iii] http://www.causeur.fr/burkini-culture-coutumes-islam-conseil-etat-39787.html

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