Laïcité, laïcités … ou pas …

La notion de laïcité « à la française » a pu slalomer entre anticléricalisme (laïcité héritée de la Révolution de 1789 ou  appliquée en ex URSS) et neutralité tolérante envers toutes les religions (sur le modèle américain). Ces deux visions opposées ont pu être fédérées autour du terme de « laïcité », obtenant ainsi un très large consensus en faisant l’économie d’une définition précise du terme. Au gré des besoins du moment, l’une ou l’autre des acceptions pouvait être utilisée sans pour autant remettre fondamentalement en cause l’unité nationale. Cette confusion entre sécularisme d’état et laïcité a pu garantir l’équilibre entre l’Etat français et l’Eglise catholique pendant plus d’un siècle. Le sécularisme chrétien, qui n’exclut bien entendu pas le respect de la liberté de croyance et de non croyance, de pratique et de non pratique, se confondait même alors avec la laïcité.  Tant que la culture religieuse dominante du pays restait chrétienne, cet amalgame utile pouvait perdurer : l’incroyance des uns et la pratique des autres pouvaient totalement rester cantonnées dans la sphère privée puisque les coutumes publiques étaient partagées. Jour chômé hebdomadaire, rythme des jours fériés (cf. les circulaires ministérielles qui, chaque année, rappelle que les fêtes catholiques et protestantes sont respectées et reprises dans les jours fériés légaux), interdits alimentaires ou coutumes vestimentaires, toutes les pratiques catholiques sont considérées comme la norme « laïque ». Le plus acharné des athées ne protestera pas du fait que la Toussaint ou l’Assomption soient fériés du moment qu’il n’est pas obligé d’aller assister à la messe – cela ne blessera pas ses convictions et ne le discriminera pas dans le traitement des ses propres « fêtes religieuses athées ».

Mais tout ce bel équilibre s’effondre dès lors que notre société est confrontée à une forte minorité – et pourquoi pas un jour à une majorité – ne partageant pas ce référent culturel chrétien. Le dialogue entre chrétiens croyants et non croyants se voit interpellé par une opinion se situant sur un autre plan et remettant en cause l’équivalence entre sécularisme et laïcité. En effet, au nom de la laïcité, l’ancienne « norme » est remise en cause car elle ne traduit plus l’égalité de traitement entre les différentes religions. Les différences de sens du terme « laïcité » refont alors surface. Au nom de la première acception, les revendications non chrétiennes sont rejetées et qualifiées de « communautaristes ». Mais c’est au nom de la seconde acception du même terme que ces revendications sont formulées. Les deux camps peuvent ainsi simultanément se revendiquer de la laïcité – mettant en évidence l’antagonisme si longtemps ignoré des deux acceptions possibles de ce terme.

Pour poser la question autrement, en poussant la situation à l’extrême (quoique), que devrait faire la République française si une large majorité de sa population était d’une religion non chrétienne ? Devrait-elle, pourrait-elle « laïquement » imposer un modèle culturel catholique ? La « norme laïque » ne devrait-elle pas alors évoluer pour suivre la culture religieuse de la majorité – y compris dans ses habitudes vestimentaires ? Comment justifier la pérennité culturelle chrétienne si cette identité religieuse (et même le simple rappel d’une origine ou d’une histoire) chrétienne est rejetée (ainsi qu’il en a été lors de la rédaction de la Constitution Européenne) ?

Jusqu’à présent, ce problème a été soigneusement ignoré. La vieille ficelle de laïcité à géométrie variable a toujours été invoquée. Mais les incohérences inhérentes à cette position sont de plus en plus manifestes – et les injustices et discriminations qu’elle entraîne provoquent amertume et division dans la société française. Les réponses politiques ont pour l’instant été limitées aux symptômes : signes religieux à l’école hier, burqa aujourd’hui. Mais tant que le problème de fond n’aura pas été tranché, ces questions ressurgiront encore et encore, à chaque fois de manière plus aiguë.

Car la question est bien là. Si l’identité française repose sur la laïcité, il sera de plus en plus difficile d’interdire les pratiques d’autres religions en les reléguant par mépris à de simples « idéologies moyenâgeuses ». Si on souhaite au contraire donner un fondement au rejet de modèles culturels non chrétiens, cela ne pourra se faire qu’en acceptant de remettre en cause le caractère laïque de notre démocratie – au bénéfice peut-être d’un sécularisme chrétien culturel et ouvert.

L’alternative est délicate. Les deux options impliqueraient une rupture avec la vision confortable de notre société à laquelle nous nous étions habitués. Le débat entre les tenants de ces deux conceptions risque d’être houleux. Mais plus il sera reculé, et plus il sera potentiellement violent – le fossé se creusant chaque jour davantage.

 

(Ce texte est extrait de mon article « Burqa, identité, laïcité » publié sur Agaoravox en février 2010)

 

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